Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek : l’horreur eugéniste américaine

En arrière-plan, des ciseaux et un scalpel et au premier plan, la couverture du livre de Marouane Essadek; Mon corps donné pour vous

L’essentiel sur Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek

Quel est le genre de ce livre ?

Roman historique documenté/Fiction à thèse

Quels sont les thèmes principaux ?
  • Eugénisme
  • Pseudosciences
  • Croyances
Quel est le niveau de lecture ?

Moyen : écriture fluide, mais pas toujours limpide

Quel est le nombre de pages ?

360

Pour qui est‑ce fait ?
  • Les amateurs de romans documentés à la Éric Vuillard
  • Les lecteurs sensibles aux zones d’ombre de l’histoire américaine
À qui ne pas le recommander ?
  • Aux lecteurs cherchant un vrai roman incarné, avec un personnage principal développé de bout en bout
  • Les lecteurs allergiques aux récits mêlant fiction et document sans distinction claire entre les deux registres.
  • Les lecteurs en quête d’un texte réconfortant ou distrayant

Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek oscille entre la vie romancée de Carrie Buck, une jeune femme stérilisée dans les années 1920, et le récit documenté de l’eugénisme aux États-Unis, à travers le procès Buck v. Bell. Ce livre nous mène tout droit au procès de Nuremberg, les pseudosciences américaines ayant nourri l’eugénisme nazi. Si la démonstration est efficace, j’ai tout de même regretté des angles morts.

Service Presse numérique reçu des Éditions Noir Sur Blanc via NetGalley

Carrie internée sans savoir pourquoi

Le 2 juin 1924, Carrie arrive dans un hôpital à l’allure de prison. Elle ignore pourquoi elle est là, même si elle a compris que ses parents adoptifs voulaient se débarrasser d’elle. Des médecins lui font passer des tests et le résultat tombe : Carrie est en bonne santé, elle a accouché récemment, son âge mental est de neuf ans, son QI de 56.

Un livre qui hésite entre fiction et document

Cette première scène est une fiction, et il y en aura d’autres. Elles sont entrecoupées des biographies des « grands hommes » qui ont fait des recherches et promu l’eugénisme. J’ai donc souvent perdu de vue Carrie.

On sait très peu de choses sur Carrie Buck, il a donc été difficile d’en faire un personnage particulièrement attachant. J’ai été plus révoltée qu’émue bien que Marouane Essadek démontre qu’elle était une fille et une mère aimante.

Photo de Carrie et de sa mère (1924)
Carrie Buck et sa mère, Emma (1924)

Mais il n’y consacre que quelques lignes, argumentées grâce aux lettres qu’on a retrouvées de Carrie. Pas de scène fictive, comme s’il n’avait cessé d’hésiter entre roman et document. À moins qu’il n’ait été emporté par sa démonstration comme je l’ai été moi-même.

En effet, j’ai terminé le livre, l’estomac noué, à cause des faits racontés par l’auteur et qui l’ont entraîné, logique quand on y pense, aux procès de Nuremberg. Les nazis se sont inspirés des travaux pseudoscientifiques relatés dans le livre.

C’est donc un roman à thèse : l’eugénisme, ce n’est pas bien et les États-Unis l’ont promu à une époque (plus de 60 000 personnes ont été stérilisées). Mais en y réfléchissant, il m’a manqué plusieurs choses.

Les angles morts

Un eugénisme qui vise davantage les femmes

Le premier angle mort que j’ai ressenti est une peur des femmes, de celles qui n’étaient pas contrôlées par un père ou un mari :

« Mais le bon citoyen américain, l’homme blanc sain n’est pas capable de reconnaître le faible d’esprit. Un simple égarement d’une nuit suffit à s’accoupler avec l’un de ces êtres inférieurs, ce qui engendre une descendance elle-même dégénérée — une catastrophe. La génétique ne ment pas. »

Compte tenu de ce qui suit, l’auteur aurait pu remplacer « êtres » par « femmes ». Et c’est bien ce dont il s’agit dans un ouvrage sur la génétique qui eut un grand succès aux États-Unis : la famille Kallikak de Henry H. Goddard. D’un côté, Martin Kallikak a eu des descendants dégénérés après une aventure d’une nuit en temps de guerre avec une de ces femmes faibles d’esprit ; et, de l’autre, il a eu une postérité normale avec une femme saine et intelligente. Pensez-vous que Goddard aurait pu faire sa démonstration d’une autre façon en inversant les rôles : une femme ayant une descendance de deux hommes ?

De plus, Marouane Essadek constate que si femmes et hommes ont été stérilisés, il y a eu une majorité de femmes. Il le constate, mais n’en tire aucune conclusion. Ceci étant dit, il y a des angles morts qui m’ont davantage agacée.

Pas de réfutation, du sarcasme

Le sarcasme est bien présent, comme le montre la citation ci-dessous, mais il consiste à reprendre les arguments des scientifiques de l’époque et n’est pas poussé très loin.

« Goddard est sûr de ses données, il sait retrouver un ancêtre, mesurer l’intelligence d’un homme mort à l’aune des différents témoignages. Son constat est sans appel, ses chiffres incontestables. »

Le sarcasme aurait été nettement plus puissant si Marouane Essadek avait précisé certains éléments. D’une part, des scientifiques avaient déjà émis des doutes et, d’autre part, on sait que la famille Kallikak n’a pas réellement existé et que certaines photos ont été retouchées pour paraître plus effrayantes.

Des hommes intelligents se sont pourtant appuyés sur ce tissu d’inepties pour « œuvrer pour le bien des États-Unis ». Est-ce qu’il n’y aurait pas une leçon à en tirer ? Un pont à faire entre la croyance et la réalité scientifique ?

Enfin, il aurait été judicieux d’en dire davantage sur le calcul du QI de l’époque, dont l’objectif était de détecter et d’aider les enfants en difficulté. Il est reconnu pour inefficace pour les adultes.

De Nuremberg à demain : une résonance manquée

En montrant que les nazis se sont inspirés des travaux américains, Marouane Essadek est allé (presque) jusqu’au bout de sa démonstration, au bout de l’horreur en tous les cas. Derrière les nazis, il y avait des scientifiques.

Mais les progrès sur la génétique étant ce qu’ils sont, choisir le sexe d’un bébé ou la couleur des yeux ne sera bientôt plus une vue de l’esprit. Aurons-nous un jour une société constituée de surhommes sélectionnés sur catalogue ?

Où acheter Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek ?

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La plume de Marouane Essadek

Elle est fluide et se lit facilement :

Incipit :

« Huit heures. De la maison à la gare, il n’y a qu’une dizaine de minutes. Carrie connaît le chemin par cœur, elle aurait pu arriver bien plus tard, comme convenu. Mais non. Cela faisait des semaines qu’Alice insistait. »

Elle est parfois coup de poing

Citation :

« Personne ne se souvient d’Ernst Rüdin, d’Arthur Gütt, de Falt Ruttke ou de leurs collègues, restés anonymes. On oublie trop les chercheurs et médecins, on privilégie le souvenir glaçant des uniformes et des bottes, des soldats et des tortionnaires. »

Mon avis sur Mon corps donné pour vous

Je suis contente d’avoir lu ce livre qui m’a beaucoup appris sur l’eugénisme américain. Mais comme toujours, quand fiction et faits réels sont mélangés, je suis frustrée de ne pas pouvoir entièrement faire confiance à l’auteur. Par conséquent, j’interromps souvent ma lecture pour faire des recherches. Et c’est pour cette raison que je ne lui donne pas la note maximum.

Ma note : 4/5

À vous de jouer : Partagez votre avis !

Pensez-vous que la fiction peut légitimement se mêler à l’histoire pour raconter des faits aussi graves que l’eugénisme, ou préférez-vous que ces sujets restent traités par le document pur ? Dites-le-moi en commentaires.

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Info-livre : Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek

Couverture du livre de Marouane Essadek, Mon corps donné pour vous

Éditeur : Noir Sur Blanc
ISBN : 978-2-88983-225-5
Date de parution : 20/08/2026

Photo de Catherine Perrin

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