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Corps célestes à la lisière du monde de Jón Kalman Stefánsson : quand l’Islande affronte sa propre violence

4,0/5
note globale
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L’essentiel sur Corps célestes à la lisière du monde de Jón Kalman Stefánsson
Quel est le genre de ce livre ?
Quels sont les thèmes principaux ?
- L’Islande au XVIIe siècle
- Religion et politique
- Xénophobie
Quel est le niveau de lecture ?
Exigeant : phrases longues et narration non linéaire
Quel est le nombre de pages ?
480
Pour qui est‑ce fait ?
- Pour les lecteurs curieux d’un pan méconnu de l’histoire islandaise
- Pour les amateurs de longues phrases réflexives et d’une écriture dense
- Pour les lecteurs déjà familiers de Jón Kalman Stefánsson qui souhaitent le retrouver sur un terrain historique
À qui ne pas le recommander ?
- Aux lecteurs en quête de personnages fouillés psychologiquement
- À ceux qui cherchent un roman rythmé ou construit autour d’une intrigue resserrée
- Aux lecteurs français déjà sensibilisés aux zones sombres de leur propre Histoire, pour qui la réflexion sur l’aveuglement collectif portée par le roman risque de sonner comme une évidence plutôt qu’une révélation.
Jón Kalman Stefánsson raconte un épisode méconnu de l’Histoire islandaise et tend ainsi un miroir aux Islandais plus qu’aux Français qui ont leur content d’horreurs commises dans le passé. Corps célestes à la lisière du monde est donc un roman très islandais. Mais j’ai regretté que le point de vue d’un seul personnage prive les autres personnages d’une épaisseur propre.
Sommaire
Une lettre-confession
En octobre 1615, Pétur, pasteur à Brúnisandur, commence une lettre-confession à une jeune femme. Il raconte qui il est, d’où il vient et ses premières années, protégées par deux évêques, celui de Skálholt et celui de Hólar. Et il a bien besoin d’être protégé parce qu’il a un cœur d’artichaut et ne résiste pas à une jolie femme.
Pétur raconte que des événements funestes sont en train de se préparer et qu’il est sur le point de partir.
Un récit qui prend tout son sens… trop tard
Mais alors que j’attendais que Pétur enchaîne sur ses événements, Pétur raconte sa vie avec de nombreuses digressions et de nombreuses réflexions ; le livre commence à piétiner. J’avoue avoir trouvé les histoires très inégales. J’ai aimé les origines familiales de Pétur, il descend peut-être des elfes, mais les longues introductions de multiples personnages m’ont lassée parce que je n’ai compris leur rôle qu’à la fin.
Enfin, c’est page 291 (sur 473) que Pétur raconte son départ pour ce qui sera appelé Spánverjavígin (massacre des Espagnols, aussi connu comme le massacre des Basques), qui vaut au lecteur quelques scènes difficiles. Les pages précédentes prennent alors leurs sens, parce que les gens déjà rencontrés changent. Par exemple, ils se mettent à haïr les étrangers, capables du pire, selon eux. Et à cause de cela, ils commettront des exactions.
Je trouve néanmoins Jón Kalman Stefánsson beaucoup plus à l’aise pour décrire la dureté des conditions de vie en Islande (Entre ciel et terre) que des trajectoires psychologiques. Tout est pourtant bien là : des hommes ordinaires qui se transforment en tueurs sanguinaires, l’histoire racontée par les vainqueurs et, bien sûr, l’Église du côté des puissants. Mais ce sont des fragments plutôt que des constructions exhaustives. Par exemple, le pasteur Reynir vient à Brúnisandur exposer la version officielle de ce qui s’est passé. Il ment, tous ceux qui ont assisté au massacre le savent, mais comment s’est-il convaincu du bien-fondé de son discours ?
Finalement, grâce aux nombreuses digressions de Pétur, je me suis dit que dans cette histoire, c’était celui qui était le plus pêcheur aux yeux de l’Église qui avait le plus de compassion. Un thème de plus, mais pas plus creusé que les autres. Jón Kalman Stefánsson a rapporté des faits, mais pas plus ici qu’ailleurs n’en a tiré de conclusion.
Et c’est ce qui m’a manqué finalement dans ce récit : que raconte-t-il que nous ne savions déjà ? Cette question, je me la pose en tant que Française, consciente que notre propre Histoire est loin de ne comporter que des épisodes glorieux. Mais les Islandais, eux, se sont construit une vision d’eux-mêmes très positive, faute d’un regard extérieur pour la corriger, un aveuglement que Jón Kalman Stefánsson pointe lui-même :
Dans notre inconscient collectif, nous sommes incapables de commettre des atrocités, nous sommes purs et innocents, les vraies victimes et martyrs, c’est bien nous, etc.
https://www.arebours-revue.fr/2026/05/21/jon-kalman-stefansson-le-seul-remede-a-lamour-cest-decrire-des-livres-dessus/
Alors, Corps célestes à la lisière du monde de Jón Kalman Stefánsson est peut-être le plus islandais des romans que j’ai lus jusqu’à présent. En effet, il plonge dans une Histoire et une culture que nous ne connaissons que superficiellement.
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L’Islande du XVIIe siècle, entre Réforme et lois brutales
Le récit se déroule au XVIIe siècle, peu après la Réforme luthérienne en Islande (1550). L’auteur rappelle l’exécution du dernier évêque catholique, Jón Arason, ainsi que celle de ses deux fils. Dans cette affaire, les Islandais sont allés au-devant des désirs du pouvoir royal danois, dont les troupes chargées d’arrêter l’évêque sont arrivées après sa mort.
En 1564, un ensemble de lois, Stóridómur, est adopté en Islande et réprime sévèrement les offenses sexuelles. Les hommes sont décapités et les femmes sont noyées, enfermées dans un sac. Ce n’est sans doute pas un hasard, si, alors que Pétur est encore un tout jeune homme, il assiste à des châtiments à Þingvellir, dont celui d’un homme décapité pour « œuvres de chair et débauche ».
Au fil du livre, c’est au tour d’une jeune femme d’être exécutée. Pétur l’avait encouragée à fuir l’Islande, mais elle avait préféré s’en remettre à la Vierge Marie. Pétur y voit une trace de papisme, mais n’a pas le cœur de le lui reprocher.
Corps célestes à la lisière du monde ne raconte donc pas seulement un épisode méconnu de l’Histoire islandaise, mais aussi la fin du basculement de l’Islande catholique vers l’Islande luthérienne.
Des personnages vus à travers un seul regard
Jón Kalman Stefánsson s’est donc inspiré d’une histoire vraie et mêle personnages fictifs (Pétur) et personnages réels. Mais nous n’avons que le point de vue de Pétur, ce qui limite forcément l’univers décrit.
Pétur
Il aime beaucoup trop les femmes, pour son propre bien et pour le leur, parce qu’ils risquent tous leur vie. Il n’est pas un homme de son temps, parce qu’il est empli d’amour et de compassion. Est-ce parce qu’il est un pêcheur, mais avec une foi sincère ?
Ari Magnusson
Il a réellement existé et est à l’origine du massacre. Je l’ai perçu comme un personnage sans nuances, de même que bien d’autres. Les enjeux de pouvoir, il est le représentant du roi du Danemark, sont probablement en œuvre. J’aurais aimé en savoir plus.
Jón Guðmundsson l’Érudit
Selon les écrits de ce personnage réel, les Espagnols ont été tués injustement.
Les femmes
Elles sont loin de jouer les seconds rôles. Néanmoins, nous ne possédons que le point de vue de Pétur. Il les aime et les admire. Les comprend-il ? Rien n’est moins sûr. Il est plutôt probable que la forte attirance qu’elles exercent sur lui annule tout jugement.
Une écriture dense, entre réflexion et souvenir
Elle est soutenue, avec de longues phrases, avec plus de poésie que de descriptions.
Incipit :
« Mon exquise, ici à Brúnisandur, le vent d’automne a tout le jour durant secoué nos âmes pécheresses et misérables de ses violentes bourrasques chargées de pluie glaciale, des rafales déchaînées et si sombres que cette journée d’octobre ressemble à s’y méprendre aux plus pesantes de l’hiver où la clarté est presque abolie… »
C’est une écriture dans la réflexion et le souvenir :
Citation :
« J’entendais une chose, puis une autre, beaucoup étaient à l’évidence frappés d’exagérations. Ma mère consentait à peine à aborder le sujet et se dérobait chaque fois que je l’interrogeais, ce que je fis rarement, trop rarement, étant trop jeune et ignorant pour lui poser les questions adéquates avant que le Seigneur ne la rappelle. »
Conclusion
Corps célestes à la lisière du monde est un livre exigeant, difficile à comprendre à cause de l’Histoire très particulière de l’Islande.
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Et vous, pensez-vous que les peuples ont plus de mal à regarder en face les zones sombres de leur propre Histoire que les autres ? Dites-le-moi en commentaires.
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Avant de lire celui-ci, vous pouvez aussi plonger dans l’Histoire de l’Islande avec des livres plus accessibles :
Le roi et l’horloger
Arnaldur Indridason

La fin du voyage
Arnaldur Indridason

Info-livre Corps célestes à la lisière du monde de Jón Kalman Stefánsson :

Broché
Éditeur : Christian Bourgois
ISBN : 978-2-267-05837-6
Date de parution : 05/03/2026

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