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Où s’arrête ma tolérance de lectrice ?

Il y a les livres qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas. Et puis il a ceux qu’on aimerait lire, mais qui nous rebutent. Enfin, il y a ceux d’auteurs avec qui on n’est pas d’accord. Dans ce dernier cas, c’est une question de responsabilité de lecteur·ice. Lorsque nous achetons un livre : où va l’argent qu’il rémunère ? Aussi talentueux que soit l’écrivain, que cautionne-t-on avec cet argent, quel acte l’aidons-nous à accomplir ? Voici, mon opinion sur le sujet, et vous êtes bien entendu libre d’en avoir une différente.
Sommaire
Le contenu des livres
Si les livres sont trop violents, je ne continuerai pas de découvrir l’auteur. Ce fut le cas pour Caryl Férey et son roman Zulu. Son livre commence par un lynchage qui sera suivi par d’autres scènes ultra-violentes. D’abord, ça « heurte ma sensibilité », et après la lecture, je ne peux m’empêcher de me demander si c’est vraiment utile : indispensable pour dénoncer ou appel au voyeurisme ?
Dans un autre thème, En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis m’a mis très mal à l’aise en décrivant une scène de sexe glauque entre adolescents. Pas certaine d’avoir compris s’il dénonçait quelque chose, mais une scène tellement choquante que je suis peut-être passée à côté de ce que l’auteur voulait exprimer.
En conclusion, j’ai de sérieux doutes sur le bien-fondé de ces scènes et je les évite le plus possible.
Les réécritures assumées ou non
Dans le cas des réécritures, ce n’est pas le contenu qui pose problème, mais la transparence vis-à-vis du lecteur.
Une réécriture assumée est rarement aussi percutante que l’original. En revanche, c’est toujours stimulant de rencontrer le point de vue d’un auteur sur une œuvre connue, ce qu’il a gardé ou ce qu’il a eu envie d’éliminer. Et si le roman est ancienne, comment s’en est-il sorti avec des valeurs qui ne sont plus les nôtres ? Si, comme moi, vous appréciez ces œuvres, intéressez-vous aux réécritures des pièces de théâtre de Shakespeare par des auteurs contemporains ou au prix Pulitzer 2025, James de Percival Everett.
Dans ces romans à l’inspiration assumée, il est facile de distinguer ce qui est dû à l’œuvre originale et ce qui est dû à l’écrivain contemporain. Celui-ci tente de répondre à la question : qu’aurait écrit Shakespeare ou Mark Twain aujourd’hui ?
Mais je n’ai découvert la filiation entre Des souris et des hommes (John Steinbeck) et Glen Affric (Karine Giébel) qu’en lisant ce dernier. Et ça m’a agacée. Bien que l’inspiration soit assumée, je n’aurais probablement pas acheté le livre si je l’avais su avant ; j’aurais été peu tentée par la lecture d’un grand roman social transformé en thriller.
Et si ce n’est pas assumé du tout ? Oh que ça m’agace ! Sidérations de Richard Powers est une reprise du livre de Daniel Keyes Des fleurs pour Algernon. Ce n’est dit nulle part et ça m’a gâché la lecture parce que je prêtais plus d’attention à m’interroger sur les similitudes qu’à ce que Richard Powers essayait d’apporter.
Ça m’agace, mais cela n’a rien d’illégal. Une intrigue relève, en droit français, de l’idée qui ne peut être protégée. Mais la transparence pour les lecteurs serait néanmoins la bienvenue, ils auraient ainsi plus d’informations pour faire leurs choix.
Après le contenu ou la source d’une œuvre, qu’en est-il quand c’est la personnalité même de l’auteur qui est un problème ?
Les auteurs à problèmes, séparer l’homme de l’œuvre ou pas ?
Un sujet qui fait rage sur les réseaux sociaux, mais cela concerne désormais rarement Céline.
Louis-Ferdinand Céline
Immense écrivain, mais aussi antisémite notoire et collaborateur actif des nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a été condamné à une peine de prison qu’il n’a jamais effectuée. Depuis son décès en 1961, sa veuve, Lucette Destouches a touché les droits d’auteur jusqu’à sa mort en 2019. Depuis, la bataille entre les héritiers fait rage et cela vaut la peine de s’y intéresser. En effet, d’un côté, François Gibault, un des ayants droit désignés par Lucette et spécialistes de Céline, milite pour la republication des pamphlets antisémites au nom de la compréhension de l’œuvre. De l’autre côté, les descendants de l’écrivain, dont le porte-parole, Guillaume Grenet, appellent à une censure pure et dure.
Il me semble que savoir que cette œuvre nauséabonde existe suffit. Quelques notes, ça et là, pour rappeler ce qui a été écrit, oui, republier, non. Ce n’est pas moi qui déciderais de toute façon, en revanche, c’est moi qui peux décider de l’acheter ou non. Et si j’ai un jour envie de relire Voyage au bout de la nuit, dans le doute, je me procurerai le livre d’occasion ; je serai ainsi certaine qu’aucun droit d’auteur versé par moi n’ira soutenir des actions que je désapprouve.
Les auteurs contemporains
En ce qui les concerne, il y a les cas simples et celui avec lequel je me suis longtemps débattue. Parmi les cas simples, et dans un registre très différent, mais sur le même principe que Louis-Ferdinand Céline, il y a Michel Houellebecq dont les idées sur l’Islam et les féministes sont nauséabondes. Mais, malgré tous mes efforts pour comprendre en quoi il est un grand écrivain, j’ai échoué. Ses prochains livres se vendront donc sans moi.
Quant à Gabriel Matzneff (voir Le consentement de Vanessa Springora), qui a publié des œuvres ouvertement autobiographiques et pédophiles, je n’ai aucune envie de le lire. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’à l’époque, Matzneff comptait de nombreux défenseurs dans le monde littéraire, aujourd’hui, il n’en trouverait plus aucun.
En revanche, que faire des livres de Robert Galbraith, alias J.K. Rowling ? J’ai lu, relu et rerelu Harry Potter, mais ça, c’était avant la polémique. Depuis, j’ai découvert la série policière de Cormoran Strike. Un nouveau livre, Tombeau ouvert, est attendu chez Grasset en novembre 2026.
Mais cette fois-ci, nous n’en sommes plus à la polémique. Si je trouve légitimes les questions que pose Rowling, je pense que l’exclusion n’est jamais une réponse. Et comme elle a financé à hauteur de 70 000 £ une organisation qui s’oppose au droit de changer de genre dans les documents juridiques, on sort de la polémique pour entrer de plein fouet dans la question : où va l’argent que je dépense. Vous risquez donc d’attendre un petit moment avant de lire ma chronique du prochain Robert Galbraith.
Conclusion
La complexité de notre société se retrouve aussi dans la littérature parce qu’acheter un livre dans une librairie n’est parfois pas un choix aussi simple qu’il y paraît. Je ne pense pas que ce soit nouveau, simplement, et c’est tant mieux, nous y prêtons davantage attention.
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Catherine je suis assez d’accord avec vous, même si mon appréciation des œuvres peut différer. J’accorde le bénéfice du doute à Edouard Louis dont j’apprécie l’intégrité. J’approuve la position de Guillaume Grenet: mais Voyage au bout de la nuit ne doit pas être concerné par cette censure. Je n’ai jamais lu Gabriel Matzneff et je ne le regrette pas. Je crains plus que tout la censure totalitaire, politique et idéologique, que les hasards de ma vie m’ont fait rencontrer derrière l’ex rideau de fer. J’ai plutôt confiance en la capacité de chacun à forger son esprit critique.
Oui, c’est à chacun de réfléchir à sa posture en tant que lecteur ou lectrice, et cette posture doit être respectée. En revanche, je mets des limites et les pamphlets antisémites de Céline me paraissent au-delà.