Raphaël Bischoff – Fignoleur de récits…,

Pour travailler avec Raphaël Bischoff, il faut accepter que l’écriture s’apprenne, comme dans n’importe quel domaine.
Accepter aussi de réécrire et de réécrire encore, jusqu’à ce que le résultat soit satisfaisant.

Photo de Raphaël Bischoff, son logo et une liseuse avec le livre de Stephen King sur l'écriture

« Si écrire vous ennuie, c’est sans espoir. Si ce n’est pas le cas, mais que vous trouvez ça dur, que ça ne coule pas de source, eh bien, à quoi vous attendiez-vous ? C’est du travail. L’art, c’est du travail. »

Ursula Le Guin

Écriture

Écrire, c’est du travail ?

Oui et non. En formation, j’ai souvent comparé l’écriture romanesque (ou la narration littéraire) à un métier. Raconter une histoire seulement avec des mots demande beaucoup de persévérance. Devoir gérer, seul, les personnages, l’histoire, le cadre spatial, la mise en scène, le phrasé, etc. demande beaucoup de savoir-faire et d’efforts. Des termes qui renvoient à la sphère professionnelle ou laborieuse. C’est d’ailleurs pour cela que je plaide pour la création de formations à l’écriture romanesque en France. Un métier s’apprend, l’écriture n’y échappe pas. Donc, oui, c’est du boulot.

Mais lorsqu’on décide de se mettre sérieusement à écrire, l’intention de départ est si prégnante et si enthousiaste que la comparaison avec le travail s’arrête là. Pour répondre à ta question : écrire, c’est beaucoup de travail, parfois épuisant et souvent solitaire, mais du travail heureux.

Est-ce que tout le monde peut écrire ?

La question est perfide, Catherine. Oui, à force de pratique et d’apprentissage, tout le monde peut améliorer son écriture jusqu’à produire un récit lisible. Oui, tout le monde peut écrire des poèmes pour soi, et les améliorer au fil du temps pour ensuite les faire lire.
Est-ce que tout le monde peut écrire un roman qui rencontre des lecteurs ? Je dirais oui, avec cependant quelques objections.

Primo, il faut persévérer. Croire que l’on va écrire un roman en quelques mois est dans 99 % des cas un fantasme. Qui dit persévérance, dit nécessité : ceux qui parviennent à aboutir sont ceux qui ont besoin d’écrire (pas juste envie).
Ensuite, je pense qu’il ne faut pas partir de trop loin. Certains d’entre nous n’ont pas acquis les bases élémentaires : un sens de la syntaxe, un certain vocabulaire, une capacité de travail. Pour ceux et celles qui ne maîtrisent pas ces bases, c’est plus compliqué…
Enfin, il faut lire. Je n’aime pas trop les conseils d’écriture prodigués comme des slogans. Je les trouve souvent réducteurs. Le seul qui selon moi tombe sous le sens est : « Pour écrire, il faut être un lecteur. »

Ton conseil pour les apprentis écrivains ?

Je l’ai dit plus tôt, je n’aime guère prodiguer des conseils. Ou alors de longs et paradoxaux conseils sur des points précis. Un conseil, ça s’individualise…

« Lire comme un écrivain » me semble être le plus judicieux des conseils. C’est-à-dire apprendre à analyser les récits qui nous ont marqués, apprendre des maîtres qui nous ont précédés. Pas pour les imiter de manière stricte (encore que l’exercice ne soit pas dénué d’intérêt), mais pour comprendre leur savoir-faire et comprendre comment s’en inspirer. Encore faut-il, pour analyser, disposer d’une grille de lecture suffisamment étayée. C’est ce que Narration(s) propose d’apporter.

Je prends souvent l’exemple de l’apprenti ébéniste qui ferait fi de toutes les connaissances accumulées sur les types de bois, les manières de creuser, d’assembler, de traiter, de poncer. Il voudrait réaliser une magnifique table, mais en réinventant tout. Le projet serait un peu fou, à vrai dire. Tout le monde lui conseillerait d’apprendre les bases, de s’exercer, d’examiner attentivement les ouvrages qui lui plaisent. Ensuite, qu’il fasse la table de ses rêves…

Influences

Les romans que tu cites en référence sont très éclectiques. (La zone du dehors – Damasio, Shutter Island – Denis Lehane, Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu, Ce que le jour doit à la nuit — Yasmina Khadra, Le postier — Charles Bukowski, Harry Potter – JK Rowling, Histoire de Lisey – Stephen King, etc.)
Qu’est-ce qui a guidé ton choix ?


D’abord, chacune de ces histoires m’a embarqué. Je n’ai réussi à m’extraire de leur lecture qu’avec grande difficulté. J’avais envie de connaître la fin. Pour moi, c’est essentiel. Ensuite et surtout, ces romans m’ont fait vivre des émotions fortes. J’ai pleuré, ri, grincé des dents, frissonné de plaisir ou de peur. J’ai éprouvé une puissante empathie envers leurs personnages. Ces trajectoires humaines m’ont poursuivi pendant des semaines, voire des années. Elles ont résonné.

D’où te vient le goût de l’écriture ?

La réponse sera pour une fois courte : je n’arrive pas à communiquer avec mes semblables à l’oral. Pas aussi justement et précisément que je le souhaiterais, en tout cas. L’écriture s’est donc imposée comme une évidence, elle fournit l’occasion de reformuler à l’infini.

Quelles sont tes influences ?

En tant que lecteur, j’ai une prédilection pour les histoires sociales. Les histoires qui racontent l’être humain aux prises avec le pouvoir, la violence institutionnelle, familiale, économique. Les genres populaires comme le polar, le roman noir, la science-fiction, le fantastique ou la fantasy offrent de formidables supports pour décrire le social. Mais toujours de manière distrayante : pour moi, c’est la base.

Durant mes études, j’ai aussi été marqué par la sociologie bourdieusienne. Cette sociologie a la particularité de dévoiler la violence invisible, polie, structurelle. Celle engendrée par la domination symbolique. À cette violence courtoise s’oppose celle des pauvres, une violence physique, explosive, inconvenante. Le mouvement des « gilets jaunes » en est une énième illustration. Mes histoires tournent autour des différentes formes de violences.

Comme beaucoup de millennials, tu as eu du mal à trouver ce que tu voulais faire ? Quel était le projet qui a été à l’origine de ton Master (et lequel) ? Quel a été le déclic qui t’a orienté vers l’écriture ?

Je suis un millennial ? Tendance vieux croûton, alors…
J’ai suivi une maitrise de sociologie puis ai obtenu un master au nom énigmatique de responsable d’actions éducatives et sociales dans l’espace urbain. Je voulais changer le monde, à mon échelle. Je voulais aider les couches populaires à comprendre leur condition et à la transformer. Mais je n’étais pas armé. Je suis entré dans le monde du travail en animateur de quartier enthousiaste, en suis sorti en trentenaire désabusé.

Je crois que la lecture des Harry Potter a été un déclic (je sais que ça sonne faux, mais ce n’est pas grave). Je les ai lus sur le tard, autour de 2005, je crois. J’étais réticent à l’époque, confondant bêtement succès populaire et médiocrité littéraire. En finissant la saga, je me suis fait cette réflexion : « Rowling a réussi là où Godard a échoué ». Elle a réussi à toucher tout le monde sans jamais tomber dans la mièvrerie ; elle a produit un récit terriblement intelligent sans sombrer dans l’intellectualisme. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la puissance des histoires. Distraire pour faire réfléchir le plus grand nombre, voilà quelle était mon intention.

Lecture et édition

De plus en plus de livres publiés, soit par des maisons d’édition, soit par les auteurs eux-mêmes et de moins en moins de lecteurs. Quel est ton diagnostic ?

Tu me lances sur un sujet complexe…
De moins en moins de lecteurs, oui. C’est sûr que la concurrence des séries télé – dont la qualité dramatique n’est plus à démontrer – a restreint le temps de lecture. Je crois aussi que l’enseignement littéraire en France décourage de nombreux lecteurs. On m’a fait lire et analyser Racine en quatrième ! C’est une manière très verticale (la Grande Culture, qui telle une lumière divine, viendrait éclairer la conscience de nos bambins) de donner le goût de la lecture. Cela entraîne beaucoup de « ce n’est pas pour moi », « c’est trop compliqué »…

Je pense aussi que le nouveau roman a fait beaucoup de mal au lectorat. Prendre comme ultime modèle une littérature débarrassée d’intrigue et de personnages est une erreur majeure que l’on continue de payer. Une littérature qui intellectualise et déstructure avant de distraire et de raconter, ça a de quoi décourager nombre de lecteurs. Pendant ce temps, les américains, eux, prenaient comme modèles Dickens, Tolstoï ou Flaubert…

Mais plus que la baisse du nombre de lecteurs, la tendance est à la concentration des ventes sur quelques ouvrages. Je ne peux blâmer les lecteurs. À vingt euros le bouquin, j’ai tendance moi aussi à « suivre » des valeurs sûres.

Et tu as raison, de l’autre côté du miroir, un nombre incroyable de romans sortent chaque année. Les deux tiers des romans français n’ont rien ou si peu à proposer. Ils ne sont pas maîtrisés et ne rencontrent pas de lecteurs. Le secteur éditorial est clairement en situation de surproduction.
Quant à l’autoédition, je ne connais pas grand-chose du phénomène. J’imagine qu’il y a à boire et à manger. J’imagine aussi qu’une grande partie des ouvrages autoédités mériteraient un gros retravail. Mais je me garderais bien d’être catégorique, puisque je n’en lis que très peu. Je sais que certains romans autoédités rencontrent des lecteurs, mais ils sont très minoritaires.

Je ne crois pas au déclin inexorable de la littérature. Elle permet ce qu’aucun autre support de fiction ne propose : l’accès à l’intériorité complexe de personnages. Elle a cet autre avantage de laisser le lecteur s’approprier le récit. Un film a tendance à tout donner, l’image arrive à tous de la même manière, le personnage est incarné par un comédien. Alors qu’un récit littéraire permet au lecteur de s’attarder sur un détail, un dialogue… L’expérience peut s’avérer beaucoup plus fine.
Mais pour que la littérature française continue à vivre, il faut revoir l’enseignement du français et de la littérature à l’école. Selon moi, c’est l’urgence.

Et il faut former nos écrivains, bien entendu.

Retrouvez Raphaël Bischoff sur le site NARRATION(S).

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Catherine Perrin
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