Avouez que vous n’êtes pas normale – Peggy-Laure Bernard

Une fois n’est pas coutume, je ne vais donner qu’une note globale pour Avouez que vous n’êtes pas normale : 5/5

Poupées russes

Comment ? Je ne reprends pas le livre en analysant chaque composante d’un roman, univers narratif, personnage, intrigue et style ?

Non

A cause de ma réaction après avoir lu le livre. Quelque chose entre ouah et mazette.

Un roman captivant à partir de scènes de la vie ordinaire : la pression subie en entreprise, les petits chefs et les accidents de la vie. Tweetez cette recommandation

Et tout de suite après, l’interrogation, comment Peggy-Laure Bernard a-t-elle réussi cette performance ?

Avouez que ce n’est pas courant.

Faire un roman des fils embrouillés de nos vies

Ma vie est un roman.

Comment ne pas le penser quand on vient de subir un entretien annuel improbable ? Quand on est tombé sur l’homme ou la femme sur lequel ou laquelle il ne fallait pas tomber ? Quand on a surmonté un obstacle infranchissable ? Sans compter les accidents de la vie, divorces, licenciements ou maladies, qui n’ont rien de rares.

Pour s’attaquer à ce défi, faire un roman d’une vie, il faut démêler les fils, donner un sens à l’incohérence, à l’incompétence ou à la malveillance. Et surtout ne pas réduire la complexité de ce qui fait une vie.

Pari réussi pour ce livre. C’est un roman. C’est aussi la vie.

Avouez que c’est inhabituel.

Le livre de Peggy-Laure Bernard

Il y a forcément dans ce livre un thème qui vous touche

Et même plusieurs

  • L’amour maternel
  • Le management (oui, un livre qui ne se lâche pas et qui parle du management)
  • Le développement personnel
  • Les accidents de la vie, divorce, licenciement…
  • La reconstruction après un ou plusieurs accidents de la vie
  • La douance (et donc la différence)
  • L’éducation des enfants
  • Les livres qui changent une vie, ceux qu’on écrit et ceux qu’on lit
  • Le repositionnement professionnel (comme disent les cabinets chargés de vous trouver un emploi)

Est-ce que j’en ai oublié ? Sûrement. Si vous voyez d’autres thèmes, parlez-en en commentaires et dites-moi en quoi ils vous ont touchés.

L’auteure explore les liens entre les différentes thématiques. Elle désire plus que tout être une bonne mère, mais pour ça, il faut assumer correctement ses propres besoins, ainsi que ceux de son enfant, en clair avoir un emploi, mais pas un emploi qui vous empêcher d’être vous-même. Et comment trouver un emploi épanouissant quand on doit se reconstruire ? Par quel bout commencer ?

Par écrire, répond Peggy-Laure Bernard.

D’accord, d’accord, l’écriture comme thérapie. Avouez que vous vous ennuyez déjà. Croyez-moi, ça ne va pas durer. L’auteure n’a rien négligé de ce qui fait un bon roman.

Une intrigue en forme de poupées gigognes, pleine de rebondissements

Première poupée gigogne

Présentation de l’éditeur :

“Pleine de son amour maternel, une femme qui n’a plus la garde de son fils se met à lui écrire des lettres afin de lui expliquer comment elle en est arrivée là, sans jamais les lui envoyer.”

Premier mystère : pourquoi n’a-t-elle plus la garde de son fils

Deuxième poupée gigogne

Retour en arrière. Peggy-Laure travaille dans une banque, a un mari qu’elle aime et un fils qu’elle adore.
Deuxième mystère : que fait-elle en Espagne à postuler à des emplois pour lesquels elle est surqualifiée ?

Troisième poupée gigogne

Peggy-Laure est en procès, procès au pluriel
Troisième mystère : des procès pourquoi et justice va-t-elle lui être rendue ?

L’écriture est magnifique

Quelques extraits pris au hasard

“Des directeurs, des médecins, des juges m’ont donné en spectacle le plus souvent un égo démesuré en faisant état d’un soi-disant savoir avéré inadapté. Est-ce que le statut social rend bête ? Tiens ? Je ne m’étais jamais posé cette question auparavant ? Non ? Bien sûr que non. Mon opinion penche plutôt vers l’idée que la peur de perdre leur statut a rendu ces gens médiocres dans leurs attitudes et leurs agissements. Une étiquette est tellement confortable, elle t’épargne de rechercher qui tu es vraiment en tant qu’être humain.”

“Il se trouve qu’à l’école on t’impose de savoir comment l’auteur a écrit et non d’aimer lire. Jamais personne ne se demande si son propos correspond au besoin de l’élève. Quand on sait que le cerveau a besoin de plaisir pour apprendre, il est dingue de constater que tout ce système se base encore sur la nécessité de savoir selon des règles imposés arbitrairement pour définir ce qu’est un nécessaire niveau de culture.”

« Nous sommes mère et fils jusqu’au jour où nous quitterons ces vies. Et aucune condition matérielle, aucune situation physique ne pourra casser cela. Il n’y a pas de séparation entre nous”.

Mon avis en résumé

Ce que vous pouvez aimer

  • Le décryptage, étape par étape, de la perte de contrôle d’une vie
  • Captivant malgré le sérieux des thèmes
  • L’écriture splendide

Mais attention

  • Le livre est complexe
  • Il peut faire penser à un témoignage (il s’agit bien d’un roman).

Avouez que vous n’êtes pas normale est édité aux Editions Librinova (lien non sponsorisé)

Vous voulez en savoir plus ?

Moi aussi.

J’ai donc posé une série de questions à Peggy-Laure qui a accepté de répondre. Je lui laisse la parole.

1. Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman, et non un témoignage ?

Témoigner simplement de ce qui m’était arrivé ne séduisait pas la lectrice que je suis. En arrivant en Espagne, comme personne ne me connaissait, je ne racontais déjà plus ce qu’il m’était arrivé. Et puis passer par l’idée de la liste de tous les événements pour en décrire l’horreur me donnait l’impression de me confiner dans une posture de victime. L’idée du roman autobiographique s’est donc imposée naturellement.

2. Avec le recul, quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui ne supporte plus de travailler dans son entreprise ?

Dans toute situation problématique, il est bon d’identifier très exactement ce qui ne va pas. Il s’agit d’avoir la capacité d’analyser le contexte et de découvrir ce qu’il y a à apprendre sur soi.

Si on souffre au travail, il y a de fortes chances qu’il y ait de véritables dysfonctionnements dans l’entreprise mais que soi-même, on ne soit pas doté des pensées ou des comportements efficaces pour y faire face.

3. Tu écris :

« …des gens de cette malfaisance ne m’approcheront plus d’un centimètre. Je te le jure. J’ai développé un radar spécial pour les détecter. Tous ont un point commun, ils sont en rupture avec leur capacité d’aimer. »

Sauf, que ce sont souvent des gens charmants au premier abord. Concrètement, y-a-t-il un moyen de les repérer si on n’a pas de radars ?

Si on n’a pas de radar…c’est qu’on est peut-être soi-même en rupture avec sa propre capacité à aimer. Dans ce livre écrit délibérément avec un haut degré d’intimité, je montre mes faiblesses et mes croyances erronées, pour aider à la prise de conscience de chacun sur ce point. Ce n’est pas facile d’être le plus souvent possible dans l’amour.

4. Des peines maximales ont été requises à l’encontre des dirigeants de France Telecom. Penses-tu que ça va changer quelque chose ?

Non.

Je souhaite bien sûr que dans cette affaire les peines soient retenues par les juges. Mais gardons à l’esprit que ce dossier finit par être connu publiquement parce qu’il a quelque chose d’extraordinaire pour capter l’opinion. Dans ce cas, c’est le nombre de suicides. Or ce management sauvage et destructeur existe réellement.

Suffit-il de se mobiliser et de combattre des pouvoirs politiques dont les décisions favorisent la maltraitance au travail ? On peut dénoncer l’affaiblissement du rôle des inspecteurs du travail, les suppressions de CHSCT, les nouveaux barèmes ridicules des indemnités appliqués en justice… On peut critiquer l’institution judiciaire avec son manque de moyens, sa gestion inadaptée du temps, même son laxisme. Mais je ne pense pas que l’on pose le problème au bon endroit.

De mon point de vue, ces malheurs sont surtout l’expression d’un modèle économique et social auquel nous nous accrochons éperdument, nous y croyons puissamment non pas parce qu’il est génial mais parce qu’il est ce que nous connaissons. Au niveau individuel, envisager le changement est déjà un sacré défi. La difficulté est vertigineusement amplifiée au niveau collectif. Sur le plan collectif, nous manquons sérieusement d’imagination, de créativité.

Je rêve qu’un jour la création de l’équilibre entre bien-être individuel et bien-être collectif soit un grand sujet d’études, de réflexions, d’apprentissages pour chaque être humain, que ce soit une matière obligatoire à l’école !

5. Ton personnage décide de devenir coach. En quoi le coaching peut-il avoir un impact sur les entreprises ?

Tout dépend de l’intention de l’entreprise qui propose du coaching à ses effectifs. Si elle pense à ses résultats avant de penser à l’humain, ce ne sera pas une belle expérience de coaching.

6. Tout n’est pas dénoué à la fin de ton roman, envisages-tu une suite ?

Non. D’ailleurs dans tout ce que je relate, il y a eu une sélection des faits même si la véracité me tenait à cœur. Ce que j’ai voulu avant tout avec ce livre : réussir à relever le défi de l’écriture. M’autoriser à devenir auteur pour partager une vision intéressante sur la vie.

7. Envisages-tu d’écrire quelque chose qui soit plus dans l’imaginaire ?

J’en rêve ! Mais je garderai la société actuelle comme sujet d’inspiration.

8. Que t’a apporté, en tant qu’écrivain, le dernier livre de Boris Cyrulnik La nuit, j’écrirais des soleils.

C’est incroyable. Avec ce livre, j’ai obtenu l’explication, la mise en mots d’un phénomène que j’observe depuis que mon livre est publié et que j’ai le plaisir de découvrir les impressions de mes lecteurs. L’écriture en elle-même n’est pas thérapeutique. Et Boris Cyrulnik l’explique très bien.

Il m’a fallu deux ans pour écrire ce livre. Cela a été un gros travail. Je suis passée par tous les états : de l’extase au profond désespoir. Mais je n’ai pas lâché l’idée que cette histoire m’avait été offerte par la vie pour en faire quelque chose d’utile, et même de beau.

Et aujourd’hui, ce que je pourrais qualifier de thérapeutique, ce sont tous les échanges que j’ai avec les lecteurs, les expériences nouvelles qui me sont données à vivre comme la lecture de ta formidable chronique chère Catherine et ce jeu très intéressant de questions-réponses. Là, maintenant, j’ai l’impression de gambader avec grâce sur un chemin bien plus heureux. Et je t’ en remercie.

Voir le communiqué de presse.

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Catherine Perrin
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Publications: 231

3 commentaires

  1. J’ai beaucoup apprécié cette belle chronique ainsi que cet échange particulièrement intéressant.
    Pour avoir lu moi aussi ce superbe ouvrage, je partage tout à fait votre enthousiasme et espère qu’il connaîtra le destin qu’il mérite amplement!

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