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Littérature et mémoire coloniales

La France tarde encore à lire la littérature de ses anciennes colonies. Si les éditeurs publient volontiers des œuvres sur la culpabilité française, ou sur les interrogations d’héritage, ils peinent à mettre en avant des littératures africaines ou kanakes. Suivez-moi pour dénicher des romans sur la mémoire coloniale.
Le regard extérieur
La littérature coloniale est morte avec l’empire
Aussi curieux que cela paraisse, la colonisation européenne n’a pas l’équivalent du livre de Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent sur cette société disparue. Alors que l’histoire d’amour de Scarlett et Rhett se lit toujours, grâce à une intrigue solide, mais en faisant débat, les romans coloniaux sont tombés dans l’oubli.
Connaissez-vous le livre En France de Marius-Ary Leblond ? Il a pourtant été lauréat du prix Goncourt 1909. Mais si j’en crois les rares chroniques trouvées sur Internet, il est d’un ennui mortel. De plus, la littérature coloniale s’inspirait d’une foi profonde en la supériorité de l’homme blanc. Oubli justifié, donc.
Des auteurs, plus ambivalents, nous sont parvenus, parce qu’ils savaient écrire de solides intrigues. Par exemple, Kipling qui aime ce qu’il devrait interroger ou encore Graham Green dans Un Américain bien tranquille. Pour ses protagonistes, les Indochinois comptent pour du beurre, un roman qui met mal à l’aise aujourd’hui. Peut-être parce que les fausses bonnes excuses de Pyle nous rappellent les mensonges que nous avalons tous les jours de la part de Trump.
C’est aussi le cas du livre de Somerset Maugham, L’archipel des sirènes, parce que beaucoup de passages m’ont heurtée, comme celui-ci :
« Les Canaques appartiennent à une race solide, et la beauté n’est pas rare chez eux, mais c’est celle d’animaux aux formes harmonieuses, une beauté vide. »
Et puis, il y a les auteurs qui ont situé leur œuvre dans une colonie, mais sans en faire le sujet.
Le silence qui parle
Pour beaucoup d’auteurs : les colonies n’étaient qu’un décor, ainsi Marguerite Duras dans L’amant (Indochine) ou Marie-France Pisier dans Le bal du Gouverneur (Nouvelle-Calédonie) ou même Albert Camus dans La peste ou L’étranger (Algérie). En 1956, deux ans après le début de la guerre d’Algérie, Albert Camus lancera un appel à une solution pacifique, ce qui le fera détester aussi bien des pieds noirs que des indépendantistes.
Kamel Daoud note d’ailleurs qu’Albert Camus n’a pas donné de nom à la victime de Meursault, il est simplement l’Arabe. Kamel Daoud a alors réécrit L’étranger du point de vue d’Haroun, le frère de l’Arabe et il y évoque ce qui s’est passé après la décolonisation (Meursault, contre-enquête).
Il faudra encore des années pour que des écrivains, qui n’ont pas vécu cette époque, se penchent sur la colonisation.
Le procès littéraire de la colonisation
Avec le recul, des auteurs ont fait le procès de la colonisation de leur pays. En Indochine, Pierre Lemaitre raconte la guérilla cruelle, sans oublier le scandale des piastres dans le Grand Monde. Éric Vuillard évoque une inspection dans une plantation d’hévéa exploitée par Michelin et les tentatives de la France pour se sortir du bourbier ainsi que les batailles désastreuses (Une sortie honorable).
En Nouvelle-Calédonie, Didier Daeninckx rappelle l’épisode peu glorieux de jeunes kanaks enfermés dans des zoos humains à Paris pendant l’exposition de 1931 (Cannibale).
Mais ils manquent à ces livres un regard sur la culture ou les populations colonisées.
Des auteurs étrangers, un regard bienveillant
La culture inuite a bénéficié d’un regard bienveillant. Après avoir passé seize ans au Groenland, le danois Jørn Riel en tirera l’essentiel de son œuvre, très populaire dans son pays (Soré). Le français Mo Malø écrira une série de romans policiers se situant au Groenland (L’Inuite). Des œuvres écrites avec générosité, voire avec admiration.
Toujours avec bienveillance, Tony Hillerman (États-Unis) a créé une série de romans policiers dont les enquêteurs, Joe Leaphorn et Jim Chee, appartiennent à la police navajo.
Héritières de la colonisation : écrire depuis la double appartenance
En Algérie, au Maroc et au Cameroun, des autrices ont écrit sur la mémoire coloniale et ses héritages contemporains.
Dans L’Art de perdre (Algérie), Alice Zeniter a écrit le récit d’une jeune fille qui cherche à comprendre d’où elle vient. Elle retrace l’histoire de son grand-père exilé en France parce qu’il était considéré comme pro-français. Quand l’autrice apprend que des dissidents algériens ont été envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie, elle continue d’interroger le passé colonial français en écrivant Frapper l’épopée. Une jeune femme y réalise à quel point les communautés kanakes et européennes sont séparées.
Leila Slimani retrace aussi l’histoire d’une famille sur 3 générations, du couple formé par une Alsacienne et un Marocain jusqu’à leurs petits enfants qui vivent en France (Le pays des autres).
Enfin, Léonora Miano questionne le présent et le futur. Dans Ces âmes chagrines, elle explore l’opposition entre « subsahariens » et « hexagonaux » en étant pessimiste sur la possibilité du vivre ensemble. Dans le sublime Rouge impératrice, elle imagine que d’ici un siècle, le continent africain sera totalement unifié. Mais il restera des descendants de Français et ils refusent de s’intégrer. Leur tendre la main ? Les expulser ?
Alice Zeniter et Léonora Miano sont françaises, Leila Slimani est franco-marocaine. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un regard purement intérieur.
Les voix de l’intérieur peinent à se faire entendre
Concernant l’Indochine, il n’existe pas de livres traduits correspondants à cette période. Sans doute parce que les écrivains sont passés à autre chose, la Guerre du Vietnam. C’est cette guerre (1955-1975) que Dương Thu Hương, née en 1947, évoque dans ses ouvrages : Roman sans titre et Terre des oublis.
D’autres voix peinent à se faire entendre, c’est le cas de Déwé Gorodé (Nouvelle-Calédonie) dont je n’ai pas entendu parler quand je suis allée là-bas. Ce n’est qu’en faisant une recherche plus approfondie pour cet article avec l’aide de l’IA que je suis tombée sur son nom. Je l’ai noté, bien sûr, pour combler ce manque.
Enfin, il en est de même pour le Groenland, qui semble peu intéresser les éditeurs français, mais il est vrai que nous n’avons pas d’histoire coloniale avec le Groenland. Nous nous sommes réveillés à la suite de la déclaration de Trump qui a marqué nos esprits (il a affirmé que les États-Unis envisageaient de racheter le pays). Le monde de l’édition ne s’en est pas ému plus que ça et si nous voulons en savoir plus, c’est du côté de l’édition canadienne que nous devons aller faire un tour.
À vous de jouer : Partagez votre avis !
Avez-vous lu des auteurs issus des pays colonisés qui écrivent sur cette période ? Leur regard vous a-t-il surpris par rapport aux auteurs français ou européens ? Dites-le-moi en commentaires.

Je m’appelle Catherine, et je suis blogueuse littéraire
Je donne mon avis, bien sûr, mais surtout des repères pour vous aider à savoir si un livre est fait pour vous.
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